Dimanche 24 janvier 2010 7 24 /01 /Jan /2010 14:36

Chapitre trois : Las d’une vie d’exilé.

 

      Il déambulait dans l’antichambre de la salle du trône de long en large, claquant de ses bottes de platine le granit froid des premiers âges en embrassant l’espoir d’avoir bien fait. Si la perte de ces cohortes innombrables avait été le point d’orgue à la destruction d’Ognor, la bataille qui s’annonçait allait certainement faire basculer le sort de la Révélation.  Mais ils n’étaient pas dupes, ils savaient que le sacrifice des Ognoriens avait préservé le Gaâl et ses deux frères déchus. Ils n’étaient pas morts, surement avaient-ils trouvés le moyen de se défaire du cataclysme. Il entendait encore les mots du maître des maîtres, raisonnant aussi clairement dans son esprit que s’il se trouvait toujours en face. Reprendre à la reine ce qu’il était venu chercher pouvait avoir une incidence considérable sur leur projet. Voilà pourquoi il ne devait pas perdre de temps. Pourtant n’était-elle pas délibérément en train de le lui faire perdre ? Si précieux que chaque seconde qui s’égrainait était offerte à l’ennemi ? Cela faisait déjà deux heures qu’il attendait, sans savoir à quel moment elle lui accorderait enfin cette audience. Surement n’avait-elle pas idée des enjeux colossaux qui se tramaient non loin d’ici, il s’impatientait. Se tournant alors vers les deux gardes succubes qui tenaient l’entrée de la salle du trône, il vint à leur rencontre bien décider à entrer.

_« Que fait votre Reine soldates ? Cela fait plus de deux heures que j’attends ici. »

Et l’une d’elle.

_« Nous l’ignorons mon seigneur, quoiqu’il en soit nous sommes certaines qu’elle vous recevra bientôt. »

_« Bientôt ! S’emporta-t-il. Une heure déjà que vous me l’avez dit. »

_« Je comprends bien mon seigneur mais ce sont les ordres. »

Bélial, désemparé.

_« Soit ! Je lui laisse encore une demi-heure, ensuite j’entrerais quoiqu’il vous en coûte. »

Il reprit sa ronde, pestant, car s’il n’avait absolument aucune idée de ce qu’elle était en train de faire, n’en craignait pas moins ce qu’elle pouvait avoir déjà fait. Pourquoi le maître s’était décidé à user de pareils extrêmes ? N’était-il pas horrifié comme lui à l’idée de s’y résoudre ? Prisonnier de cette abomination jamais ils n’étaient parvenus à s’en défaire, comment donc allait-il procéder ? Il craignait cette jarre plus que la mort. Plutôt mourir le cœur léger dans un monde qui l’avait vu renaître, que de vivre encore milles siècles le cœur lourd dans ce monde abominable. Elle était en sa possession. Elle avait su la garder après leur libération, elle seule savait où elle se trouvait. Certainement avait-elle eu vent des intentions de son ancien idylle, sinon pourquoi prétexter une affaire urgente à régler si ce n’était pour la dissimuler ou pire, pour tenter de les enfermer à nouveau. Cette perspective l’horrifiait. Lui qui avait tout connu de son enfer, et ce bien avant lui, connaissait comme personne la douleur de cette vie d’exilé. Il l’avait d’abord était du paradis, puis de l’enfer et enfin de ce monde sable, il préférait encore l’enfer. Les minutes s’écoulaient inexorablement sans aucun signe de celle qu’il attendait. Il s’accablait du temps qu’il perdait encore, un temps qui lui paraissait si long, qu’une minute lui semblait durer des heures. Mais alors qu’il persistait à douter de la bonne foi de leur alliée succube, la porte s’ouvrit, laissant entrer dans la salle une lueur rougeâtre. L’une des gardes, celle-là même avec qui il s’était entretenu, lui annonça.

_« Notre Reine est prête à vous recevoir, généralissime. »

Enfin elle daignait répondre à ses doléances, enfin il allait être confronté à son pire cauchemar. Il s’avança, moins sûr de lui qu’un instant plus tôt, redoutant ce moment alors qu’il l’attendait depuis des heures. Voilà pourquoi il hésita, un court instant, devant les portes de la salle du trône, juste assez pour que les soldates succubes n’aperçoivent son visage prendre dix milles années. Puis il entra. A l’intérieur la lueur pourpre tendait à s’estomper. La Reine était là, assise sur son trône d’or et paraissait contrariée. Son regard jade, son teint de lune, son incomparable aura, sa beauté n’avait d’égale aucune autre de cet univers et d’ailleurs et pourtant, à cet instant, elle paraissait presque à celle de sa fille. Elle était défendue par son armure, à croire que tous ceux qui vivaient encore en connaissant le devenir du monde, se préservaient de sa fin du mieux qu’ils le pouvaient. Quoiqu’il en fut elle servait toujours les intérêts du maître des maîtres, et même si elle le craignait plus encore que son ancien idylle, elle ne l’en savait pas moins tout autant prisonnier de sa parole qu’elle. L’archange déchu approcha, le casque sous le bras, pour s’agenouiller et lui confier.

_« Mes hommages ma Reine. »

_« Seigneur Bélial j’ai eu vent de votre requête et je vous avouerais mon scepticisme quant à la réussite de ce projet. » 

L’archange déchu, avec sévérité.

_« Avez-vous oublié Reine Lilith qui vous servez ? » 

_« Bien sûr que non. Toutefois en ces heures sombres le fait de vous voir revenir pour elle ne me réjouie pas. »

_« Vous savez pourquoi je suis là ? »

_« Bien sûr. »

_« Alors vous devez savoir que le temps nous est bien trop précieux pour que nous le perdions en d’inutiles tractations. »

_« Mais il va se risquer à provoquer la Ragnarok ! » S’offusqua-t-elle.

_« Car elle est inévitable. »

_« Vous mentez ! Si vous avez le pouvoir de le faire croire à tous ceux qui vous servent, sachez que vous ne l’avez pas sur moi. »

_« Oseriez-vous vous opposer aux désirs du maître des maîtres ? » 

Lilith, dépitée.

_« Je ne les conteste pas. »

_« Alors donnez-là moi. »

_« Etes-vous conscient de ce que vous me demandez ? »

Le déchu, debout le visage baissé, contrarié.

_« Là sont les souhaits de celui que je sers. »

_« Faites donc preuve de détermination porteur de la marque. Vous n’ignorez rien du cataclysme qui surviendrait si elle venait à être mal utilisée. »

Il se mordit les lèvres, craignant qu’elle ne l’oblige à partir.

_« Donnez-la moi, et je partirais. »

_« Et si je refuse. »

_« Alors nous anéantirons jusqu’à la dernière parcelle de votre œuvre et de votre nom ne restera plus qu’un lointain et douloureux souvenir. »

_« J’en appel à votre discernement. »

_« Je sais ce que je fais. »

_« Lucifer par cette folie va tous nous condamner à la Maillance. »

_« Je n’ai pas le choix. »

_« Vous l’avez encore. Il ne tient qu’à vous de faire ce qui est juste. »

_« Vous ignorez ce qui est juste ma Reine. »

_« En êtes-vous certain. »

_« Plus que vous surement. »

La Reine succube, résignée.

_« Libre à vous d’agir comme vous l’entendez seigneur Bélial, toutefois n’oubliez pas ce que vous étiez d’avant votre chute. »

Mais le déchu, l’interpellant.

_« Est-ce moi qui aie œuvré à la libération de Samaël ? »

_« Je sais ce que j’ai fait et je le regrette amèrement. Toutefois si par ma faute le sort de ce monde se voit précipité en des abîmes que jamais je n’aurais pensé trouvés, je sais qu’il n’est plus de mon ressort d’empêcher qu’il ne commette l’inévitable. »

_« Ce que vous avez fait est impardonnable. Il s’était emporté, de trop pour qu’il ne s’en excuse. Vous n’avez pas idée des sacrifices auxquels beaucoup d’entre nous avaient consentis pour voir enfin Lucifer captif. Puis totalement dépité. Non vous n’en avez aucune idée. »

Il paraissait effondré, à un tel point que Lilith en eu plus de remords encore. Si elle n’était pas certaine que confier cette Amphore à ce déchu, ce monstre, qui avait prit tant des siens qu’un quart de son royaume avait péri par sa faute, était une bonne idée, elle n’en demeurait pas moins certaine de sa bonne fois.

_« Vous ne le faites pas pour lui, n’est-ce pas ? »

_« Je le fais pour celui que je sers. »

_« Est-il le fils de l’immaculé ? »

_« Il l’est certainement ? »

_« L’est-il toujours ? »

_« Plus depuis longtemps ? »

_« L’a-t-il jamais été ? »

_« Jamais. »            

Elle comprenait enfin les véritables prétentions de cet archange déchu. Et si elle n’était pas certaine que son plan puisse aboutir, elle n’en demeurait pas moins convaincue qu’il était le seul qu’ils leur restaient encore.

_« C’est entendu ! Je vais vous rendre ce que vous êtes venu chercher. »

Bélial souriait, heureux d’avoir convaincue cette Reine qui ne s’imaginait pas au combien sa tâche était importante. Elle se leva de son trône et le convia à la suivre. A sa droite une porte, ridicule et dérobée, une porte qu’il n’avait pas remarquée depuis qu’il était entré. Elle y entra, non sans avoir auparavant scruté maintes et maintes fois les lieux. Lui suivait derrière, n’ignorant pas que chaque pas qu’il faisait en direction de l’Amphore, était un de plus vers son inéluctable. Sur le visage du généralissime la satisfaction du devoir accompli se dissipa jusqu’à disparaître totalement. A présent le simple fait de s’imaginer ce qu’il était venu chercher le contraignait comme un mauvais pressentiment. Il s’arrêta, une seconde pas plus, pour reprendre son souffle et se calmer. La Reine succube l’avait à présent largement devancé, il ne devait pas la perdre de vue. Mais à peine eut-il franchi la porte que bientôt il perdit ses sens, tous, sombrant alors dans un triste monde où, à la clarté azurée des cieux, se substituait celle plus angoissante d’un monde sable.

 

     D’abord il sentit le souffle chaud d’un air qu’il n’avait plus humé depuis presque une année déjà. Puis il entendit le son d’un vent tempétueux, celui qui par les siècles et les siècles avait su modeler son monde car il était celui de l’éphémère et enfin, il sentit l’odeur du sable, subtile, tant et si bien que celui qui ne l’avait jamais senti ne devait se délecter de sa saveur. Il ouvrit les yeux, d’abord le soleil, éclatant, puis ce sable roulant et vrombissant, se ruant sur son visage jusqu’à presque l’engloutir. Il leva sa paume marquée vers le ciel pour couvrir son regard de sombre. Les rayons de cet astre immaculé était ardent, il souffrait, mais plus encore de se savoir de retour ici. Il comprenait que celle qu’il avait quittée lui était revenue et il désespérait de le savoir. L’enfer de l’Amphore de Qâmaram, la prison perpétuelle de l’archange Remiel, son monde, sa survivance durant trente millions et demi de siècles. Il se releva, juste assez pour se tenir assit, là nul nuage, nulle forêt, rien d’autre que ce ciel et son azur qui déclinait à l’ouest. Bientôt la course d’une nuit froide et mortelle l’atteindrait. Il devait la fuir.  Il bondit, jugea du temps qu’il lui restait, infime, pour gagner les terres des continents occidentaux le plus rapidement possible. Il reprit sa course, comme il l’avait fait chaque jour durant toute sa vie d’exilé mais cette fois, et à son grand désarroi, il paraissait que la sombre nuit ne devait le fuir. En effet, elle gagnait sur lui, comme la mort au chevet de l’agonisant, elle grappillait à sa mesure les dernières onces de son espoir. Autour les dunes revêtaient tour à tour leurs couleurs nocturnes. Les ombres s’étendaient sur leurs flancs, bientôt les rayons ardents de l’astre crépusculaire allaient s’éteindre à leurs pieds. Le crépuscule, encore pendant un instant l’ange goûta à la volupté du jour avant-ce que la nuit ne devienne sienne pour mille jours. Toutefois il avait encore un espoir, la marque, mais inerte, elle paraissait incapable de lui venir en aide. Pourtant il le voyait encore, ce ciel, orangé, rouge, s’éteignant peu à peu en un halo violacé  qui annonçait une nuit d’ombre car terrible. Il tomba à genoux, désespéré, pleurant tous les larmes qu’il n’avait jamais versées ici car à cet instant, il se savait le seul. De nouveau prisonnier il s’agrippa à son seul espoir, celui qui voulait que la Reine succube ne soit pas responsable à sa nouvelle condition d’exilé. Mais comment pouvait-elle ne pas l’être ? N’avait-elle pas quittée la pièce avant lui ? Ne l’avait-elle pas alors devancé pour s’accaparer l’Amphore ? Certes, cependant il n’avait absolument aucune preuve de son implication. Toutefois elle aurait pu commander à ses soldates de la lui amener pendant qu’il se trouvait dans la salle du trône et ainsi, duper son attention pour le rendre à ce monde sable. La colère qu’il éprouvait pour cette succube était immense, même si tout cela n’était que des suppositions. La nuit était enfin là, froide, angoissante si sombre que même pourfendu d’étoiles le ciel paraissait plus noir encore que l’esprit tourmenté du maître des maîtres. Il voulut grimper au sommet d’une dune tout à sa droite, préférant à la solitude du monde d’en bas celle plus rayonnante d’en haut des choses pour, pensait-il, peut-être trouver là-haut la réponse à son emprisonnement. La pente était abrupte, incertaine et mouvante. A chaque pas il s’enfonçait d’avantage. Bientôt il avait du sable jusqu’aux genoux mais il continuait toujours avec persévérance. Voilà pourquoi il poursuivit pas à pas à gravir ce monticule éphémère en espérant trouver à son sommet la réponse à cette sempiternelle question, pourquoi ? Oui pourquoi avoir retrouvé ce monde et sa pénombre ? Pourquoi s’être résigné à l’enfermer, à nouveau, alors qu’il avait tout fait pour s’en sortir ? Il se le demandait. Plus que quelques mètres, il perdait de ses forces, résigné, à quatre pattes, ne perdant pas de vue la cime qui s’approchait. Son épuisement lui apparaissait incompréhensible. Certainement que le froid devait y être pour beaucoup, tel que déjà son armure avait gelé, entièrement recouverte d’une fine particule de glace semblable à son cœur aguerri. Pourtant là il lui faisait défaut, s’imprégnant de tout ce qu’il y avait de plus sombre en ce monde, pour lui rendre chaque seconde de son nouvel exil plus terrible que mille de son ancien. Enfin le sommet, alors se présentait à lui une nouvelle perspective, étonnante et majestueuse car il pouvait les voir. Les dunes, s’étendant à perte de vue, s’imbriquaient les unes aux autres pour lui offrir un spectacle exceptionnel. Elles s’illuminaient de particules bleutées, des centaines de millions sans doute, répondant au monde étoilé d’au dessus en amas, en galaxie, le ciel était devenu la terre. Pourtant ce qui le frappa le plus ce fut de retrouver la lune, mais non celle rayonnante du monde de pierre qu’elle était, mais argentée, gigantesque, toute entière faite de métal pour laisser choir de sa parfaite sphéricité un fil, une interligne entre le monde d’en bas et celui immaculé d’en haut. Il n’en croyait pas ses yeux. Jamais il n’avait imaginé devoir un jour contempler un pareil prodige, il s’en émerveillait. Ainsi donc il oubliait sa condition d’exilé, pour se focaliser sur ces beautés nocturnes que jamais il n’avait imaginé avant ce jour. Car là était le plus invraisemblable, jamais il n’avait connu la nuit en cet enfer car il l’avait toujours cru plus terrible que le jour. Enfin il comprenait pourquoi cette poignée de prétoriens qui l’avait un jour retrouvée, eux qu’il pensait perdu à jamais dans les méandres de l’effroyable, n’avaient jamais voulu la quitter. Cette magnificence apaisait son cœur, déjà le froid lui paraissait moins mordant. A présent son esprit libéré d’un fardeau immuable aspirait à une sérénité qu’il n’avait plus connu depuis avant sa chute. S’il avait su. S’il avait su quelle incroyable merveille était cette obscurité, alors surement ne l’aurait-il pas fui durant un quart de son éternité. Combien des siens l’avaient imploré de se laisser gagner par elle ? Des milliers, mais jamais il n’avait répondu à leur appel car il le savait celui de leur désespoir. Il s’assit, préférant attendre-là que les étoiles tendent vers leur crépuscule plutôt que de fuir, encore, comme il l’avait toujours fait. Mais alors qu’il pensait déjà rejoindre la lune métallique, jugeant grossièrement du temps qu’il allait lui falloir pour atteindre l’ancrage de cette forteresse galactique, il put la voir. D’abord elle ne parut qu’à un mirage, lointain, comme des milliers d’autres, avait que sa rayonnante clarté ne lui fasse jurer du contraire. Car elle était bien là, au pied de son monticule de sable, l’arpentant d’une traie sans avoir la nécessité de faire halte. Cette silhouette paraissait survoler la pente comme le souffle tempétueux du vent. Bientôt il la découvrait avec plus de détails. De ses yeux d’Humble il devina alors l’invraisemblable, car s’il n’était certain de qui il était, il n’en demeurait pas moins convaincu de tout ce qu’il pouvait représenter pour le monde et sa Révélation. Il était tout entier recouvert de son armure platine et pourpre, sous la visière de son casque il devinait l’éclat azuré d’Agnor, si intense qu’aucun autre porteur ne l’avait plus que lui. Voilà donc que celui qui l’avait déjà visité une fois ici, dans cet enfer, sous le jour lui revenait par l’obscur, sous l’éclat d’une lune d’argent qui devait le suivre pour milles jours. A chaque pas qu’il faisait en sa direction le céleste déchu percevait tout l’essence de son pouvoir tel, qu’il était impossible de s’imaginer qu’il pouvait avoir une limite. Bientôt il se tint devant lui, son aura supplantant tout autre éclat de ce monde car il était le premier d’entre eux. Il s’exclama de sa voix la plus humble.

_« Voilà donc que nous-nous retrouvons dans l’obscur Sariel, je suis étonné de te voir ici. » 

Et Bélial, stupéfait. 

_« Mais comment avez-vous su ? »

_« Il n’y avait qu’ici que j’étais certain de te retrouver. »

_« Lilith m’a trahi. Me voilà de nouveau prisonnier de l’Amphore. »

_« De nouveau ? S’interrogea Metatron. Certainement est-ce là l’œuvre de la continuité. »

_« Que voulez-vous dire ? »

_« Qu’il était plus simple pour toi de réfléchir à ce que tu avais à faire ici, plutôt que de deviner partout ailleurs les raisons qui t’ont poussé à faire ça. »

_« Quoi donc ? »

_« A choisir alors que tu n’en avais aucun droit. »

_« Mais de quoi parlez-vous ? »

Bélial était en colère, ne rien savoir de ce que Metatron lui disait l’obligeait à penser qu’il avait mal fait pourtant, il l’avait fait parce qu’il le lui avait demandé. Le porteur de la double marque l’interrogea.

_« Pourquoi es-tu ici Sariel ? »

_« Lilith m’y a emprisonné. »

_« Ce n’est pas de ça dont je te parle. »

_« Alors de quoi ? »

_« Pourquoi es-tu ici, en ce monde, alors que tu aurais pu demeurer au paradis jusqu’au jour de la Révélation ? »

_« Car j’avais fait une promesse. »

_« Et l’as-tu oubliée ? »

_« Bien sûr que non. »

_« Alors pourquoi s’obstiner à servir les intérêts lucifériens ? »

_« Je ne le sers plus. »

_« En es-tu convaincu ? »

_« Oui. »

L’archange, ave fatalité.

_« Moi je peux t’assurer que tu les sers toujours et je vais te dire pourquoi. Tu continue à servir Samaël car tu pense ses actes légitimes. »

_« Mais parce qu’il est le Gardien de notre rédemption. »

_« Il ne l’est plus depuis longtemps, plus depuis qu’il a enfreint ce pourquoi il avait été condamné. »

Le déchu s’était résigné.

_« Je n’ai pas le choix. »

_« Te souviens-tu de notre dernière rencontre ? »

_« Bien sûr que oui. »

_« Et que t’avais-je conseillé ? »    

_« De servir Lucifer jusqu’à ce que nous quittions Qâmaram. »

_« C’est ça. Alors pourquoi continuer à le servir ? »  

_« Mais parce qu’il est le seul à avoir le pouvoir de nous rendre à l’éternel. »

_« S’il l’avait véritablement il ne craindrait pas tant la Révélation. »

_« Où voulez-vous en venir ? »

_« Moi nulle part, c’est toi qui veux en venir à quelque chose. »

_« Je ne vous comprends plus. » Lui avoua Bélial.

_« Parce que tu te borne depuis ta chute à tout vouloir saisir de l’insaisissable. Si tu savais faire preuve de discernement, si réellement tu parvenais à t’éveiller au pouvoir du stigmate et si enfin, tu arrivais à te souvenir de ce que tu étais d’avant ta chute, alors tu comprendrais qu’il est inutile de faire ce pourquoi nous ne sommes pas faits. »

_« Alors je ne suis pas fait pour le servir. »

_« Surement pas. Car tu n’es pas fait pour t’accaparer au nom d’un autre ce que tous recherchent si ardemment. »

_« La Révélation ? »

_« Entre autre. »

_« Alors pourquoi m’avoir demandé de le servir ? »

_« A ton avis ? »

_« Pour qu’il se pense secondé ? »

_« Non. »

_« Pour qu’il pense pouvoir s’accaparer la Révélation ? »

_« Tu touche au but. »

_« Pour qu’il pense avoir la légitimité nécessaire pour se l’accaparer ? »

_« Exactement. »

_« Mais alors cela voudrait dire qu’il n’en a pas le pouvoir ? »

_« Il est certainement celui qui l’a le plus. »

_« Je ne comprends plus. »

_« Ne te borne pas simplement à ce pourquoi tu t’obstine. Ouvre un peu plus ton esprit, songe à ce que tu ne vois pas. »

_« Aux autres porteurs de la marque ? »

_« Pourquoi pas, si cela peut t’amener à saisir une part de la vérité. »

_« A mes frères Archanges ? »

_« A tous ceux qui un jour ont goûtés à la félicité des cieux. L’ombre vous a bannis. Elle a su vous rendre à l’éternel, mais un éternel qui ne devait avoir de fin qu’en le désespoir et la résignation. L’œuvre de Samaël depuis le premier jour de son exil a été de rendre à ce monde, cette terre, l’Eranorie, une empreinte, un calque de ce qu’il avait connu au paradis. Certes il trouva l’équilibre, certes il a su concilier les éléments pour créer des choses vivantes, celles-là mêmes pour lesquelles d’ailleurs il avait été banni. Néanmoins, il ne faut pas s’imaginer que cette expérience, fut-elle la plus merveilleuse qui soit, fruit d’un idéal a tout jamais défendu peut seule et par son libre arbitre, perdurer à tout jamais comme si elle ne devait avoir aucune fin. Vous-vous êtes sacrifiés pour empêcher qu’il ne commette l’irréparable or, c’est pourtant ce qu’il a fait. Aujourd’hui ceux qui t’ont emprisonné dans cette prison perpétuelle se sont retournés contre lui pourtant, ils l’ont laissé faire. En avaient-ils le droit ? Non, bien sûr que non, car nul n’a le droit de faire ce pourquoi il n’a pas été fait même si, et là est l’insensé, il en a depuis toujours le pouvoir. Ta haine envers Remiel, Huriel ou Raguel t’a poussé à servir au-delà de la limite convenue celui qu’ils étaient parvenus à faire prisonnier. Certes, c’est moi qui t’ai demandé de le faire mais la raison en était simple et la tâche aisée. Quoiqu’il en soit, si je suis parvenu à épargner le monde de l’inévitable durant des centaines de millions de lustres, il m’est devenu impossible aujourd’hui de pouvoir le préserver encore de cette abomination. »

_ « Moi je le peux. »

_« Je sais. Voilà pourquoi je suis venu te trouver ici. »

_« Vous connaissez mes prétentions ? »

_« Bien entendu, sinon pourquoi aurais-je consenti à t’aider. »

_« Mais alors pourquoi me faire sermon ? »

_« Pour que tu comprennes enfin que l’implacable ne le reste que si l’on persiste à le croire. Tu as le pouvoir de changer Sariel, mais pas comme tu le crois, autrement, et cela ne tient qu’à toi d’y parvenir. »

_« Mais le devenir de ce monde est si sombre, seigneur Metatron. Nul ne pourra lui réchapper. »

_« Certes, mais seulement si tu persiste à croire que l’inévitable est effroyable. »

_« Mais il le sera certainement ! » Lui assura l’archange déchu.

Metatron toutefois, l’interrogeant.

_« Sais-tu qui est seing du pouvoir de l’Abaddon ? »

_« Je l’ignore. »

_« Moi je sais qui il est. »

_« Qui est-il ? »

_« Tu n’as nul besoin de le savoir pour le moment. Puis devinant l’éclat de la lune d’argent et de son filin au loin. Tout ce que je peux t’en dire c’est qu’il sera certainement capable de nous préserver de l’inévitable.

_« Mais comment ? »

_« Tout simplement parce qu’il est comme toi Sariel ou du moins est-il resté ce que toi tu t’obstine à ne plus être depuis longtemps. »

_« Ainsi donc le pouvoir de l’Abaddon demeure en le cœur d’un céleste. L’ignore-t-il ? »

_« Oui. »

_« Mais s’il venait à l’apprendre trop tard ? »

_« Il l’apprendra bientôt. »

_« Fera-t-il alors preuve de l’humilité nécessaire pour ne pas condamner ce monde à la Maillance ? »

_« Certainement. Car il n’est mu d’aucune haine, ne prétend à aucun mensonge et jamais, au combien jamais, il ne s’est laissé griser par le pouvoir. »

Bélial le comprenant alors.

_« Vous ne vouliez pas que je le fasse pour ça ? »

_« Il aurait été inutile de courir le risque d’être défait alors que le temps joue déjà en sa défaveur. Chaque jour qui passe est un jour de plus au bénéfice des Célestes, l’amphore de Qâmaram n’est pas une solution. »

_« Pourtant Lucifer est dangereux. »

_« Il l’a été, l’est et le restera jusqu’à sa mort. Risquer sa vie pour protéger des êtres qui ignorent jusqu’à vos intentions n’est pas un fait commun néanmoins, la disparition d’un céleste ne résoudra rien, pire encore, elle attisera la haine et le désespoir, voilà pourquoi il est inutile que tu le fasses. »

_« J’aimerais goûter à votre sérénité seigneur Metatron. Malheureusement je doute de pouvoir y parvenir un jour. »

_« Ma sérénité n’a rien à voir avec les jours à venir, Sariel. Tout-juste ai-je confiance en l’espérance de tous ceux qui pensent bien faire en s’opposant à Samaël. »

_« La majorité d’entres nous n’y survivra pas. »

_« Mais tous les autres, tous ceux qui n’auront jamais goûté à cet enfer, continueront à vivre. Là est la seule raison à notre sacrifice. »

Mais l’archange déchu, effondré.

_« Que faut-il que je fasse alors pour parvenir à mes fins ? »

_« Fais-toi simplement confiance. »

_« Elle ne me suffira pas. » 

_« Alors ais confiance en l’Ultime. »

_« Je ne peux pas. »

_« Pourquoi ? »

_« Il me sait un meurtrier. »

_« Tu es bien loin de t’imaginer la grandeur de sa miséricorde. »

_« Il ne me pardonnera pas. »

_« Tu sauras répondre à son appel quand il aura besoin de toi. »

_« Je ne pense pas en être capable. »

Metatron, désignant du doigt l’immensité alentour, pour lui rappeler.

_« Vois en ces contrées ce que jamais tu n’as voulu voir. »

_« Je pensais la nuit encore plus terrible que le jour. »

_« Pourquoi ? »

_« Parce que j’en avais peur. »

_« Non, simplement parce que tu n’as pas su faire taire en ton cœur tous les préjugés que tu avais sur elle. Quand tu regagneras la terre de tes semblables, fais taire en ton cœur ces préjugés, accepte les fondements de la Révélation comme tu aurais dû le faire depuis longtemps et peut-être qu’à cet instant, tu comprendras ce que l’ultime attendait de toi. »

_« Pourtant les agissements du premier des Célestes ne cesseront pas. »

_« Et ce sera une bonne chose. »

_« Pourquoi ? »

_« Parce qu’il est préférable que l’ultime connaisse tout du pire des agissements de son plus fidèle ennemi, plutôt qu’il ne les découvre trop tard. »

_« Mais il va risquer sa vie pour ça. »

_« Et celles de ses compagnons. Pourtant je suis convaincu de leur réussite prochaine. »

_« J’aimerais croire que ce que vous me dites est vrai, malheureusement je doute que Lucifer ne puisse être jamais vaincu un jour. »

_« Il le sera pour celui qui n’aura pas perdu la foi en sa destinée d’Humble. »

_« Vous pensez qu’ils seront capables de le vaincre. »

_« Bien sûr ! Quand l’Ultime aura contemplé la Ragnarok, quand enfin les ténèbres auront fini de consumer toutes particules de l’ancien monde, alors l’éclat qu’il porte en son cœur s’embrasera car au plus profond des abîmes  il sera plus éclatant que le jour. »

_« Vous avez foi en lui. »

_« J’ai foi en l’idéal de tous les porteurs de la marque qui n’auront pas oublié leur destinée d’Humble. Puis plus gravement, comme pour imprégner l’archange de tout ce qu’il venait de lui rappeler. Comme dans mes souvenirs bientôt le temps viendra de la véritable bataille, celle qui verra basculer la Révélation vers l’une ou l’autre des deux parties mais jusqu’à ce jour, il va falloir que tu fasses ce que je vais te demander de faire. »

_« Que voulez-vous que je fasse ? »

_« Viens avec moi, je vais d’abord te montrer quelque chose. »

Et c’est ainsi que Metatron et Bélial descendirent les dunes de l’enfer de Qâmaram en direction de l’est, vers cette structure immaculée, cette lune qui, forgée du métal de leurs ancêtres, imprégnait encore le monde d’une infime partie de leur lointaine et pourtant prestigieuse histoire.                  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Thierry Christophe P
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